Nous avons traité de la préparation mentale pour les Arts Martiaux et les Sports de combat dans cet article. Cependant, il y a un point particulier que nous avons évité, le rapport étroit que les Arts Martiaux “traditionnels”, que l’on appelle Budo, entretiennent avec la mort.

Si vous êtes comme moi, dans un pays où la sécurité est relativement forte, vous ne ressentez pas de rapport à la mort omniprésent. Ce n’est pas le cas dans ce qui entoure la naissance du Budo. Nous allons voir pourquoi le rapport à la mort est important, mais aussi quel intérêt il y a pour nous de l’entretenir et enfin nous aborderons quelques pistes de travail possibles !

 

« On est sur la voie du judo traditionnel lorsque l’on rêve de combat à mort et que l’on est vainqueur. »
                                                                                                             Kyuzo Mifune, aussi appelé "le dieu du judo"

 

Pourquoi le Budo est-il enchaîné à la mort ?

 

Attention, je ne suis pas un expert de l’histoire du Japon, et j’exprime ici mon simple ressenti par rapport aux nombreux écrits que j’ai pu lire. Si des personnes plus renseignées souhaitent partager leurs propres connaissances, qu’elles n’hésitent pas à le faire dans la partie commentaires !

 

La mort est à la naissance du Budo

 

Budo signifie littéralement “Voie du guerrier”. Dans guerrier vous entendez guerre. Et rares sont les guerres qui n’ont pas fait de mort.

Selon les époques et les régions du globe les Arts Martiaux ne sont pas identiques, mais ils ont un but commun : tuer l’adversaire. C’est pour cela que le Budo japonais comprend de nombreuses branches. Par exemple, contrairement aux images véhiculées par la culture contemporaine, le samurai apprenait surtout à pratiquer l’arc puis la lance qui étaient ses armes de prédilection (et non le katana). Mais selon son rang, il devait aussi savoir organiser une bataille, prévoir un plan de guerre, être capable de négocier, etc…

 

Statue de samurai

 

Les Arts Martiaux modernes, tels qu’on les connaît aujourd’hui, sont une déformation du Budo ancien. Pour une raison assez simple : la guerre traditionnelle a disparu du Japon. Il a donc fallu trouver des occupations aux Samurais, car une hécatombe par Seppuku (fait de s’ouvrir le ventre avec un sabre) se faisait jour.

Ce n’est pas pour autant que le Budo d’aujourd’hui ne contient pas les mêmes techniques qu’autrefois. Certaines ont été adaptées, d’autres supprimées, mais la majorité a été conservée. On y a surtout ajouté un côté spirituel, notamment avec le Zen Soto.

On retrouve par exemple le mokuso, une méditation faite en début et fin de cours. Si vous souhaitez en apprendre plus sur ce thème n’hésitez pas à consulter cet article.

Une autre différence entre les anciens Bushi (guerriers qui suivent le budo) et les pratiquants modernes, c’est que nous avons plus de temps pour apprendre les techniques. C’est à la fois un avantage (quelle joie que de ne pas être obligé de rejoindre un champ de bataille à 13 ans), et un désavantage. Parce qu’on a plus de temps, on peut pratiquer plus d’années et avoir le temps de nous améliorer. Cependant, on peut aussi se relâcher parce qu’on a le temps, et relâcher notre zanshin (esprit vigilant), ou perdre notre shoshin (esprit du débutant). Cliquez ici pour en apprendre un peu plus sur le zanshin, et sur ce lien pour découvrir le shoshin.

Accepter la mort

 

« Il faut regarder l'adversaire pour enfin le voir avec détachement, l'observer comme si l'on était derrière un bouclier. »
                                                                                     Gichin Funakoshi, Fondateur du Karaté Shotokan

 

J’aime beaucoup cette citation, car elle exprime deux choses. 

D’un côté elle montre que le détachement est à l’origine du technique maîtrisé, et même d’un combat maîtrisé. Il faut se détacher de la mort, du danger qui entoure l’action. 

De l’autre côté elle rappelle que la mort n’est jamais loin, même sur les tatamis et lors d’une pratique réglementée. Si vous pratiquez n’importe comment vous risquez des blessures voire la mort. Rassurez vous cela est très rare !

Accepter la mort est nécessaire pour tout guerrier. Pendant la Première Guerre Mondiale il a été dit qu’il fallait en moyenne trois charges à un soldat pour qu’il tire dans la direction de l’ennemi et non en l’air. Tout simplement parce qu’il n’arrive pas à prendre du recul et à se détacher de la mort qui pourrait être imminente.

Accepter la mort est une chose complexe et éphémère. C’est aussi le fait de se détacher des conséquences d’un combat qui peut permettre de surprendre son adversaire. Lorsque vous n’avez rien à perdre c’est à ce moment-là que vous avez le moyen de rentrer dans le flow, l’état de fluidité qui vous permet de donner le meilleur de vous-même !

 

Différence entre Budo et Sports de Combat

 

Une des différences majeures entre les Arts Martiaux et les Sports de Combat, c’est justement le rapport à la mort.

Les Sports de Combat n’ont jamais pour but de tuer l’adversaire. On cherche à le dominer mais pas à le mettre à mort. Il y a d’ailleurs des règles visant à préserver l’intégrité des participants et un arbitre qui veille à leur respect.

 

Combat de boxe

 

Alors que dans les Arts Martiaux on a toujours pour but final de nuire à l’intégrité de son partenaire. Notre objectif est de faire en sorte qu’il ne se relève pas, ou qu’il ne soit pas capable de nous nuire à nouveau.

Ce qui est très paradoxal, car dans les Arts Martiaux souvent les coups sont moins portés que dans les Sports de Combat. J’insiste sur le fait que cela soit souvent et pas nécessairement le cas. Mais je vais consacrer un article plus spécifique à ce qui différencie les Arts Martiaux des Sports de Combat selon moi.

Et il existe des formes d’Arts Martiaux de tous types, de toutes origines, qui visent plus à un développement personnel. De nombreuses formes d’Aïkido se sont tournées dans ce sens par exemple, mais au de Kung Fu ou même de Silat.

 

Ce rapport à la mort est-il encore valable dans notre quotidien ?

 

Nous l’avons dit, la majorité d’entre nous vivons dans une société paisible. Pourquoi est-il nécessaire d’entretenir ce rapport à la mort à travers le budo ?

 

Rapport à l’agression 

 

Dessin d'un couteauLorsque vous êtes victime d’une agression, votre intégrité physique est mise en jeu. Vous êtes concrètement en danger de mort. On ne sait jamais comment va tourner une menace ou une agression.

Le fait d’être prêt à mourir, de s’être déjà entraîné dans ce stress, peut vous permettre de passer à l’action, de prendre les bonnes décisions pour sauver votre vie.

C’est d’ailleurs ce qu’ont mis certaines armées en place, en faisant vivre des combats virtuels aux soldats pour qu’ils soient plus détachés durant leurs opérations.

 

Rapport à la pratique martiale

 

Si vous souhaitez pratiquer un Art Martial complet, le rapport à la mort est nécessaire. Il est possible de ne pas l’avoir, mais dans ce cas vous n’êtes que dans de l’art. Il n’y a rien de péjoratif dans mes mots, mais il est important de savoir ce que l’on pratique et pourquoi on le pratique. 

La mort est au centre de l’Art Martial, il fallait à l’époque cacher ses techniques pour que l’adversaire ne sache pas ce qu’on pouvait faire. L’Art Martial était un enjeu important, car la mort en était la résultante. 

Dans le mot Art Martial, l’art peut prendre deux sens, l’artiste, celui qui s’entraîne à faire la guerre le mieux possible et qui se perfectionne inlassablement. Ou l’artisan, celui qui a le savoir -aire. Aujourd’hui, il est clair que l’artisan martial a peu de place dans nos sociétés, mais l’artiste lui, peut encore faire son nid.

 

Rapport philosophique 

 

Dessin de platonLa philosophie a toujours cherché à comprendre ce rapport qui nous lie à la mort. Que cela soit Platon avec la réminiscence des idées ou Heidegger et le Dasein (1) METTRE REF. On trouve d’ailleurs chez Heidegger quelque chose qui se rapproche beaucoup de Takuan (dont je vous ai parlé ici). Il faut accepter que l’on puisse mourir pour pouvoir vivre et agir pleinement.

Philosophiquement, le rapport à la mort, le fait d’être proche de celle-ci, peut nous permettre de prendre du recul et d’accepter plus facilement les tracas du quotidien !

 

Comment entraîner ce rapport à la mort

 

Travail des armes

 

Dans une des vidéo de Léo Tamaki j’ai pu l’entendre dire à propos du katana “le vrai égaliseur de puissance c’est ça”. Je suis totalement d’accord.

 

Aikido et utilisation du jo (bâton long)

 

Les armes présentent une menace. Même un enfant avec un simple bâton assez solide peut faire mal à un adulte. Alors avec un katana ou une lance… 

Le fait de travailler avec une arme ajoute une pression. Lorsque je fais travailler une technique sur un couteau en bois ou en plastique, les gens s’habituent. Alors, pour les perturber, je leur fais faire avec un bokken (katana en bois) ou un jo (bâton long). Immédiatement, on voit qu’ils ont peur de frapper, ils savent que le danger est plus grand. 

C’est le paradoxe de l’arme. Celle-ci nous rappelle le danger de la technique, mais vu que c’est un danger, on n’ose plus attaquer. Et c’est pour cela que les armes en mousse ou en plastique sont fabuleuses. On peut voir le danger de l’arme mais attaquer vraiment car il n’y a pas de risque de blessure.

 

Travail sous tension

 

Le fait de travailler avec de la tension permet de nous rapprocher de ce danger de mort, et de créer un moyen de s’adapter et de progresser dans ce rapport à la mort. Dans l’article “Dépasser ses limites”, on vous parle du parcours stress et on vous explique comment le mettre en oeuvre n’importe où. Cliquez sur ce lien pour lire l’article.

La tension s’ajoute par de nombreux facteurs. Par exemple on peut vous limiter (obligation de faire une seule technique, interdiction de tel déplacement, deux partenaires, etc…). C’est à vous de trouver la chose qui va faire que vous vous rapprochez de la mort, de cette tension qui vous met un peu la boule au ventre.

Attention cependant à toujours travailler en sécurité. 

Il est aussi intéressant que parfois le partenaire, ou vous-mêmes vous vous disiez (parfois même à voix haute) : “Tu es mort”. Cela rappelle la brutalité du contexte. Vous travaillez dans un cadre sécurisé, il n’y a pas de sanction réelle en cas d’échec. Mais ces simples mots sont en fait une grosse punition.

 

Un coup, un mort. Le mythe et l’intérêt

 

Le mythe du coup mortel développé en Karaté a la peau dure. Je ne dis pas que le coup mortel est impossible, loin de là, mais il est extrêmement rare. Cependant, cela a un rapport très étroit à la mort.

Tout d’abord parce que cela permet à Uke (le partenaire) d’attaquer vite et fort, sans aucune intention de se retenir. Vu qu’il n’y a qu’une seule frappe il peut se lancer à corps perdu. Ainsi vous pouvez sentir le danger.

 

Casse de karate

 

De plus, cela signifie que si vous êtes touché vous êtes potentiellement mort. La question c’est : pourquoi ? Tout simplement parce que l’adversaire a peut-être un couteau dans la main. Ou alors son coup peut vous couper le souffle et vous rendre incapable d’agir. Autrement dit, les hypothèses négatives sont trop importantes, on vous considère comme défaillant.

Enfin je voudrais parler du Kiai, “le cri qui tue”. C’est une image que j’aime beaucoup, car le but du kiai est de stresser l’adversaire en saturant ses canaux sensoriels. Bien entendu le cri ne tue pas. Mais il peut vraiment perturber. En entraînement, il m’est arrivé de surprendre des élèves adultes et de leur faire lâcher leur arme avec un Kiai. Et le plus marrant c’est lorsqu’en classe les élèves font trop de bruit et que je pousse un Kiai, il y a un silence sur deux ou trois secondes et plusieurs d’entre eux sursautent. Le cri qui tue, car il donne parfois une seconde, ce qui est suffisant pour neutraliser l’adversaire. C’est pour cela que l’on s’entraîne encore à le faire aujourd’hui.

C’est en cela que ce mythe est important. Il ne faut surtout pas s’arrêter à penser que cela est suffisant. Il faut varier les formes d’entraînement et par exemple faire du Kumite (combat).

Cet article se termine ici. Encore une fois je ne pense pas avoir la science infuse et je suis heureux de pouvoir partager avec vous dans les commentaires, donc n’hésitez pas à en mettre juste en dessous ! 

Si cet article vous a plu je pense que celui sur la visualisation devrait vous intéresser. C’est un excellent moyen de dépasser ses craintes et de réussir à garder son calme en situation difficile. Vous pouvez le consulter en cliquant sur ce lien.

À très vite !

 

Cet article est corrigé par Henri-Pierre Juguet. Nous le remercions pour son travail de qualité. Si vous aussi vous souhaitez un bon relecteur/correcteur, voici son adresse mail : 

hpj.correction.redaction@gmail.com

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1 COMMENTAIRE

  1. salut les zamis. Plutôt intéressante comme approche…. et perturbante aussi, mais dans le bon sens. Disons que ça permet de remettre un peu les pieds sur terre. Je tacherai de me rappeler de çà le prochain cours 😉
    Biz. xav.

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